Installée à Lyon, Ludivine Nakedcat est photographe indépendante. Elle s’apprête ces jours-ci à franchir un pas, en commençant pour Serndip des ateliers de formation à cette pratique artistique, l’une des rares que tout le monde a eu le loisir, avec plus ou moins de bonheur, d’essayer à sa manière. Une nouvelle aventure qui n’effraie pas vraiment cette jeune femme que l’on a vue toujours de bonne humeur. A-t-elle donc un secret pour porter sur chaque moment de sa vie ce regard tendre et apaisé ?

 

Trouver ce qu’on est

Si secret il y a, c’est peut-être que Ludivine est, en réalité, un peu comme nous tous. Ou plutôt comme une version rêvée de nous, un personnage de roman que l’auteur(e) aurait gratifié d’un don pour tout ce qu’il ou elle touche. C’est à Compiègne qu’elle grandit. Elle en garde le souvenir d’une « petite ville un peu bourgeoise dans la forêt ». Très tôt, dès l’enfance, elle se passionne pour tout ce qui est artistique : le piano et la danse sont ses premiers moyens d’expression. Tout genre de danse, du classique au flamenco, mais un courant du piano plus précis :  son goût pour le romantisme, Liszt et Chopin en tête, s’affirme au long de ses 15 ans d’école couronnés d’une formation au conservatoire. Musique triste et belle, invitation à la méditation, qui étonne chez cette jeune femme de prime abord vive et pétillante.

Et qui devait surprendre aussi les camarades de classe de l’étudiante qu’elle devient ensuite, lorsque, passionnée de langues, de dessin et d’histoire, elle s’inscrit en double cursus, anglais d’une part, économie et gestion de l’autre. Voici l’artiste dans l’âme s’initiant au monde de l’entreprise, et obtenant son master en management international. Pas exactement la formation qu’on aurait imaginé séduire sa nature toujours joueuse et curieuse. « Mon père m’a convaincu qu’il fallait apprendre un métier qui puisse rapporter de l’argent », explique-t-elle en souriant, avant de s’enthousiasmer au souvenir des cours de marketing. « Je trouvais ça rigolo, surtout pour le côté humain, s’intéresser à ce qui suscite l’intérêt des consommateurs. Comme tout, ça peut être fait de manière horrible, ou passionnante, selon ce qu’on vend, pourquoi et comment. »

Installée à Paris à 17 ans, dans un petit studio du XIII° arrondissement, elle apprend difficilement, se souvient-elle, à vivre seule après avoir connu une enfance joyeuse entourée de ses trois frères et sœurs. Embauchée comme commerciale dans un groupe de presse, elle délaisse le piano, la danse, mais jamais la photo, qu’elle a commencé à pratiquer à l’adolescence. Comme beaucoup de ses contemporains, elle caresse en secret le projet de se lancer à plein-temps dans la passion qui ne veut pas la quitter, même si elle ne s’y livre qu’en secret, n’osant pas montrer ses travaux même à ses amies proches.

Mais comment devient-on photographe professionnel ? « En 2009, j’ai acheté mon premier vrai appareil, un petit Reflex, qu’aujourd’hui je ne trouverais pas terrible, mais dont à l’époque je commençais tout juste à comprendre le potentiel, comme celui des appareils haut de gamme. Je trouvais à génial, je m’amusais à faire des portraits de ma famille, mais je ne leur montrais rien. Ça a été assez long d’oser, on se dit qu’on n’est pas douée, que ce qu’on fait n’est vraiment pas terrible. Ce qui m’a aidée, ça a été de m’inscrire sur un site de critique photo, où l’on paye pour exposer ses clichés, commenter ceux des autres et donc, s’ouvrir à la critique, aux encouragements ou aux conseils de la communauté. J’ai comme ça appris à faire le tri, entre ce que je trouvais intéressant, ce qui m’aidait à avancer, et les propos qui me faisaient simplement me dire « Certes, mais c’est exactement ce que je voulais faire, alors va te faire voir» » Ce n’est pas autrement qu’on trouve sa voie.

 

Faire ce qu’on aime

« Il n’est pas de bon vent pour qui ne connaît pas son port », écrivait Sénèque. Dès que Ludivine a trouvé son but -devenir photographe à plein temps- elle semble en effet avancer le cœur léger, malgré vents et marées, vers un objectif improbable. Testez autour de vous, dites que vous songez à tout plaquer pour devenir photographe. On vous dira que c’est un beau rêve, à ne surtout pas réaliser tant, et c’est vrai, il est difficile de percer dans ce métier, ne serait-ce que pour simplement en vivre. Pas le genre de truc qui peut arrêter Ludivine, si tant est que quoi que ce soit puisse l’arrêter. Quand elle vit une histoire d’amour impossible et triste, elle en écrit un livre, Il ne peut rien arriver dans un monde qui n’existe pas. Quand elle ne parvient pas à franchir la porte des éditeurs pour le faire lire ou avoir des retours concrets sur son manuscrit, elle l’autoédite tout simplement chez Amazon. Et quand le groupe qui l’emploie ouvre des guichets de départ volontaire pour un plan de licenciement économique, elle se présente immédiatement, radieuse et heureuse, prête à saisir l’occasion pour se lancer dans sa nouvelle aventure professionnelle.

« Mais ce que je n’avais pas compris », explique-t-elle, « c’est que ce n’est pas du tout mon profil qu’ils voulaient faire partir. J’étais une jeune commerciale, alors que leur but était plutôt de voir disparaître les vieux journalistes. Donc, ils ont commencé à me faire vivre l’enfer, du véritable harcèlement moral, parce qu’ils n’étaient pas contents. Je ne sais pas comment ils ont cru que ça pourrait me convaincre de rester, mais ça a été leur méthode ». Méthode qui finit en burn out et arrêt maladie prolongé. « Je ne pouvais plus appeler mes amis, passer un moment dehors, je n’avais plus aucune force, je ne pouvais plus rien faire, rien du tout. -Même la photo ? -Ah si, la photo, si ! » Note pour plus tard : une passion n’est pas qu’un passe-temps, c’est aussi une bouteille d’oxygène, et une lumière au bout des plus noirs tunnels.

Auto-entreprise, site Internet, page Facebook. Elle se reconstruit en bâtissant sa nouvelle activité sous le pseudonyme de Ludivine Nakedcat. Les clients arrivent immédiatement. Elle dit n’avoir jamais eu à prospecter. Elle se sent pourtant illégitime. « Techniquement je n’y connaissais rien, j’ignorais même le vocabulaire. Alors, j’ai enchaîné les stages de formation. Ce complexe me motivait. » Et voici l’ex pianiste et commerciale lancée dans un nouveau parcours, à l’aube de la trentaine. Enceinte d’un premier enfant, elle vient de quitter Paris pour Lyon, et recommencer sa énième vie. Avec un nouveau défi : se lancer dans l’enseignement et dans la formation. Elle n’y aurait jamais songé, sans avoir croisé la route de Christophe, le fondateur de Serndip. Celui-ci la contacte d’abord pour illustrer en photos son projet. Il lui suggère, en passant, d’en profiter pour ouvrir ses ateliers. Elle les espère dominés par « l’échange », dans des configurations d’une dizaine de personne où chacun, tour à tour, serait photographe puis modèle, critique bienveillant du travail des autres et soumettant ses propres images au regard avisé de ses semblables. Quand on la rencontre, elle a encore du mal à s’imaginer dans le poste du professeur. Mais sa philosophie volontariste et joyeuse, là encore, l’accompagne : « J’adore les choses nouvelles et les défis. Quand je me suis installée à Lyon, j’avais un peu peur aussi, parce que je ne connaissais personne. Mais je me disais : puisque j’ai réussi à Paris, pourquoi pas ici ? »

 

En effet, pourquoi pas ? Ces deux mots qui la font avancer dans la vie sont peut-être l’une des meilleures devises, parmi les plus courtes et les plus faciles à retenir du moins, pour accompagner nos existences. Bonne nouvelle, ça marche pour tout. De Ludivine, gardons en tête les images, mais aussi le sourire permanent, quels que soient les souvenirs qu’elle raconte, et cette lueur, qu’on a tous et toutes en tête, mais qu’on oublie trop souvent. Celle qui peut briller pleinement quand, d’espoir, elle se transforme en détermination. Souvenons-nous donc : Après tout, pourquoi pas ?

 

 

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